Les cornemuses qui font pleuvoir

Mis à jour le 19 mars 2022

Un certain synchronisme de temps entre ce qui se déroule sur le Vieux Continent et la Fête de la Saint-Patrick m’a poussé à proposer ce texte à Souvenirs de Guerre. Bien que cette fête ne soit pas celle des Écossais, qui est la Saint-André, du concours de l’immigration d’origine celte et des événements de l’histoire, il est devenu si traditionnel en Amérique du Nord d’y entendre les « cornemusiers » écossais que nul n’y voit de difficulté. D’ailleurs, Irlande et Écosse ne sont-ils pas deux pays celtes ?

Parmi les villes de ce continent ayant un défilé historique pour cette fête, depuis plus d’un siècle et demi Montréal se trouve en tête de liste. Dans la gaieté envahissante de la très populaire « Parade », les Montréalais lui attachent toutefois un sens très particulier : celui de l’arrivée imminente et tant espérée du printemps.

L’histoire vraie qui suit débuta en un jour devenu lointain de mon enfance, soit en 1964 ou en 1965 puisque j’avais moins de 10 ans. Tel on m’avait initié très tôt à la Fête Nationale du Québec, jour de la Saint-Jean Baptiste, on m’avait aussi donné précocement pour coutume d’être à la Parade de la Saint-Patrick. Avec un père qui selon ses mots avait « une grand-mère Hill, une mère O’Maley et un père qui jeune avait joué à la cross au Shamrock… », comment cela serait-il surprenant, je vous le demande ?

Le père en question c’était Ti-Mick, homme de service dans un garage, un chauffeur de taxi part-time et un Vétéran des Fusiliers Mont-Royal dont j’ai déjà un peu parlé dans ce blog. « Un peu » parce de lui et d’autres, il me reste encore beaucoup à dire.

Partis tous les deux ce matin-là en voiture, une vieille Chevrolet 1956 verte et blanche, toute en rondeurs de carrosserie, mais si rouillée qu’en m’y cognant un jour le tibia elle m’avait imprégné une cicatrice pour l’éternité, puisque la guérison n’efface pas pour autant les traces de chocs, faisant un pit stop à la Binerie, rendez-vous des chauffeurs de taxi qui pouvaient y manger quasiment à toute heure (on disait alors « la Binerie de la rue Mont-Royal » parce que se trouvant « sur Mont-Royal » dans un quartier ouvrier rempli d’enfants qui jouaient dehors et bien avant que par gentrification rentable pour eux, quelques spéculateurs inventent « Le Plateau » …), nous avions alors roulé jusqu’au centre-ville (de ce qui était encore la Métropole du Canada…) sous un ciel qui menaçait du pire. Une heure et demie après notre départ, rassasiés mais inquiets, nous nous trouvions donc enfin sur le lieu stratégique d’attente, en bordure du trottoir mais avec un brin de fatalité toute québécoise dans nos regards pour un temps qui ne s’annonçait pas au mieux. Ayant quitté la maison avec quelques petits degrés, route faite sous ciel épais et gris, nous nous préparions donc psychologiquement pour la suite sous climat d’Irlande et d’Écosse en hiver. Sauf que surprise !, notre attente en bordure de rue s’accompagna d’un changement de températures comme seule sans doute cette ville donne à connaître, que cela soit en positif comme en négatif par ailleurs. Et en une heure à peine, le temps prévu s’effaça comme par magie, faisant place à un temps de rêves…

Moi très heureux, les deux pieds bien posés sur le bord de la chaîne de trottoir et le dos bien appuyé sur le ventre de mon père pour attendre et lui, se trouvant tout juste derrière moi en me surpassant, nous n’avions plus donc qu’à participer au concours de qui sera le premier à voir de loin l’arrivée de la tête de cortège ? Et sous un pur soleil d’azur, nous avons donc assisté aux premiers allers-et-venus énergiques des éclaireurs d’avant-défilé et surtout, avons enfin commencé à entendre le son plaintif et émouvant des cornemuses des Black Watch. Ce que je savais pour moi et mon paternel vouloir dire.

La consigne que mon père avait établie était qu’au passage des hommes de ce régiment, j’avais à me tenir parfaitement droit, tête haute en silence et quoi qu’il arrive, de ne pas bouger d’un cil parce que lui au même moment, il devait faire le plus beau salut militaire que possible. Le message donné par nous comme en symbole m’était connu comme très important. « Pendant la guerre, les Fusiliers et les Black Watch nous avons plusieurs fois combattu côte à côte pour faire reculer l’armée d’Hitler. Et que jamais aucun des deux n’avait abandonné… » me rappelait-il à chaque fois. Y ajoutant cette année-là « qu’il aurait aussi pu s’enrôler dans les Black Watch et qu’il avait finalement choisi les Fusiliers parce que sa langue est le français ». En somme, toutes choses donnant ainsi à penser à l’enfant que j’étais que dans les circonstances, il ne pouvait être que normal que les cornemuses me procurent l’émotion qu’elles me donnaient. Surtout que pour moi, en plus les tambours du régiment résonnaient comme ceux de notre ancienne Compagnie franche de la Marine qu’on allait voir en plein été au Fort de l’Île Saint-Hélène…

Lorsque la musique passa devant nous, bien sûr je fis ce que je dus. Sauf que soudainement une surprenante sensation me vint. Toc, toc, toc sur ma tête comme trois gouttes de pluie. « Mais il ne pleut pas ! Est-ce que ça viendrait pas peut-être d’un moineau ? », me suis-je dit sans bouger et en balayant le ciel des yeux, gauche-droite. Aussitôt les cornemuses passées, je me touchai le dessus de la tête pour voir de quoi il pouvait s’agir. Non ce n’était pas le largage de quelques cadeaux d’oiseaux et donc, ce ne pouvait être que de l’eau. Mon père me regardant faire, je lui demandai s’il n’avait pas reçu des gouttes lui aussi ? Et il se contenta de me dire que peut-être, mais qu’il n’en avait pas fait de cas parce qu’il était parfaitement à l’attention pour honorer les Black Watch qui passaient. Un peu moqueur, il ajouta que je serais mieux de revenir au défilé parce que si je manquais de le faire, j’aurais à attendre longtemps pour le suivant…

Le reste du défilé se déroula des plus chaudement, comme vous l’imaginez, mais au retour l’affaire me semblait quand même plutôt trop nébuleuse. Je m’enquis auprès de mon père pour savoir s’il avait déjà vu un phénomène météo comme celui-là et là, venant probablement de ces racines écossaises et irlandaises qui lui donnaient à communiquer avec elfes et farfadets, il me répondit « Tu sais, il arrive que certaines cornemuses fassent pleuvoir sans que personne puisse y comprendre quelque chose. Mais bon, ça n’arrive tellement pas souvent qu’on peut considérer une grande chance d’être personnellement touché. »

J’avais huit ou tout au plus neuf ans, l’affaire devint une certitude. Pendant quelques années, je me sentis le plus chanceux de tous d’avoir trouvé mon petit bonheur. Mais en réalité, ce ne fut là que l’amorce d’une histoire qui dura des décennies.

L’année suivante je crois, c’est aux côtés de ce Ti-Mick que j’appelais Daddy que je vis pour la première fois un film de 1962 qui allait vite devenir un des films de guerre et en particulier, du cinéma américain : Le Jour le plus long (la version française de The Longest Day). Et vous le savez sans aucun doute, l’un des événements qui y furent romancés est la traversée du Pont de Bénouville en Normandie (au nom de code allié Pegasus Bridge ) par Lord Lovat et son « cornemusier » (né à Régina en 1922), Bill Millin.

 

 

La chose me paraissant une pure fantaisie, exactement du genre de celles que je savais déjà les États-uniens capables d’inventer, mon père m’expliqua sans trop s’étendre que malgré quelques petits détails, cela s’était bel et bien déroulé. Et qu’il arrivait assez souvent en guerre que la réalité soit plus incroyable que la fiction et qu’il pourrait me donner des dizaines d’exemples de ce genre de choses. Et qu’un jour, lorsque je serais plus vieux, on en reparlerait peut-être si cela m’intéressait encore.

Le temps passa ensuite trop vite et un soir de 1983, Ti-Mick partit rejoindre beaucoup des ses amis de vingt ans. Pour ses funérailles, très modestes je vous l’assure, un de ses frères d’armes avec qui il était resta proche toute sa vie, monsieur Arthur Fraser, me demanda si j’avais l’idée de faire entendre un peu de cornemuse à l’église. Je lui répondis qu’il avait une bonne idée, que j’avais un lecteur de cassettes pour le faire et que j’en parlerais donc au prêtre. Je demandai alors au Vétéran en question s’il n’avait pas une suggestion à me faire pour le morceau, puisqu’il était d’origine écossaise. Il me proposa ensuite « When the pipers play ». Il est inutile que je vous en dise plus sinon que si vous n’en connaissez rien de ses paroles, je vous suggère de les lire et vous comprendrez le reste.

Et la vie poursuivit son cours, ce qui me donna un jour de partir habiter en France. Depuis lors, tous les deux ou trois ans mon épouse et moi allons aux commémorations en Normandie où nous nous sommes fait des amis. Et là, un jour de commémoration à Dieppe, il m’a été donné d’apprendre deux faits historiques. Le premier, que le 19 août 1942 (la page la plus sanglante de l’histoire de l’armée canadienne), un détachement des Black Watch était du nombre qui a débarqué (dont les Fusiliers Mont-Royal) et que ceux qui n’y furent pas tués, devinrent prisonniers de guerre.

Et le deuxième, que la libération de la ville en 1944 fut réalisée par les mêmes régiments qui étaient à l’assaut deux ans plus tôt et qu’alors, les deux régiments de Montréal non seulement défilèrent ensemble sous les applaudissements et les fleurs de ses habitants, mais que les Black Watch se postèrent en garde d’honneur pour saluer les autres régiments à la cornemuse, dont celui des Fusiliers bien entendu.

Et comme si cela ne suffisait pas déjà en signification pour Ti-Mick, un mois après que ces deux régiments d’infanterie se soient battus côte-à-côte et aient été décimées au sud de Caen, en faisant face à ce qui est toujours identifiée aujourd’hui comme la plus puissante division blindée allemande de la Seconde Guerre mondiale, la 12e Panzerdivision SS Hitlerjugend de Kurt Meyer (surnommé Panzermeyer, soit « Meyer le blindé »).

Voilà donc amis/es lecteurs et lectrices, ici la fin de mon histoire au sujet d’une certaine Parade de la Saint-Patrick de mon enfance à Montréal au milieu des années 60. Voici surtout comment il me fut donné de comprendre peu à peu les larmes échappées par mon père ce jour-là.

Vous dites? C’est donc qu’à 65 ans je crois enfin plus ni aux Elfes, ni aux Farfadets?

Ah non, je n’ai pas dit cela. Détrompez-vous parce qu’en un jour de commémoration à Bénouville, sans le prévoir mon épouse Isabelle nous nous sommes retrouvés arrêtés en plein milieu d’un pont à entendre venir des cornemuses.

Et nous pouvons en témoigner maintenant avec conviction, Ti-Mick avait bel et bien été conseillé par ces entités mystérieuses pour dire la vérité au sujet de ces instruments de musique.

Parce que le temps d’attraper l’appareil photo pour prendre le cliché qui suit, de manière tout à fait inattendue et alors qu’il faisait parfaitement soleil, soudainement il se mit à pleuvoir dans la voiture.

Alors qui sait si un de ces quatre, vous-mêmes ne serez pas témoin d’un tel phénomène?

Merci à vous de m’avoir lu ici !

Yves Côté, fils de Ti-Mick


Ci-dessous un lien vers When the Pipers Play.

Paroles

I hear the voice, I hear the war
I hear the sound, on a distant shore
I feel the spirit of yesterday,
I touch the past, when the pipers play.

The pipes kept playing, for you and me
They kept on saying, we will soon be free
And your soul will never fade away
You’ll live forever, when the pipers play

The pibroch rears its deadly cry
Ah, some will live and some will die
And though they passed so far away
I feel their presence when the pipers play

The pipes kept playing, for you and me
They kept on saying, we will soon be free
And your soul will never fade away
You’ll live forever, when the pipers play

It speaks of love, I have lost
Its speaks of my eternal cost
It speaks the price of peace today
A price remembered, when the pipers play
We do remember when the pipers play

The pipes kept playing, for you and me
They kept on saying we will soon be free
And your soul will never fade away
You’ll live forever, when the pipers play

The pipes kept playing, for you and me
They kept on saying we will soon be free
And your soul will never fade away
You’ll live forever, when the pipers play

Source: Musixmatch

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