Eugène Gagnon et George Beurling se sont-ils rencontrés en 1947?

Texte de Jacques Gagnon

Il est presque impossible qu’Eugène Gagnon et George Beurling ne se soient pas rencontrés en 1947 alors que tous les deux pilotaient pour la même compagnie, soit Sherbrooke Airways.

Voilà la conclusion à laquelle j’en arrive après m’être livré à un petit exercice qui n’est que pure spéculation mais qui comporte quand même une certaine dose de probabilité. Laissons donc l’imaginaire vagabonder.

Tous les deux étaient des pilotes exceptionnels et tous les deux se sont tués dans des accidents d’avion, Gagnon le 21 octobre 1947 et Beurling le 20 mai 1948. Tous les deux étaient âgés de 26 ans.

Eugène Gagnon - portrait quand il était un cadet de l'air

Eugène Gagnon
collection Jacques Gagnon

PORTRAIT

Beurling, de Verdun, en banlieue de Montréal, était l’as des as des pilotes de chasse canadiens de la Deuxième Guerre mondiale, avec 31 1/3 victoires aux commandes du Vickers-Supermarine Spitfire.

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Gagnon, originaire des Cantons de l’Est (Weedon), s’était illustré en effectuant 33 missions nocturnes en territoire ennemi aux commandes du bimoteur de Havilland Mosquito.

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Tous deux portaient le grade de Flight Lieutenant (Capitaine d’aviation) et tous deux furent abondamment médaillés. Gagnon : Étoile France-Allemagne (France and Germany Star), Étoile de 1939-1945 (1939-45 Star), Médaille canadienne du volontaire avec barrette (Canadian Volunteer Service Medal and Clasp), Croix du Service distingué dans l’Aviation (Distinguished Flying Cross). Beurling: Ordre du Service distingué (Distinguished Service Order), Croix du Service distingué (Distinguished Flying Cross), Médaille du Service distingué dans l’Aviation avec barrette (Distinguished Flying Medal and Bar).

Leurs missions étaient différentes mais leurs montures étaient considérées parmi les plus racées et leurs pilotes parmi les meilleurs. Autre distinction : Gagnon était dans l’Aviation canadienne (RCAF) et Beurling dans l’Aviation britannique (RAF), la Force canadienne l’ayant refusé, ce qu’il considérait comme une humiliation qu’il n’a jamais oubliée.

Revenons à Sherbrooke Airways. Dans la biographie de Beurling publiée en 1981 sous le titre de HERO The Buzz Beurling Story, on peut lire à la page 132, qu’il a agi comme instructeur pour cette compagnie de mai à octobre 1947.

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Il parlait d’ailleurs très bien français. Gagnon pilotait pour la même société à la même époque. Elle était la propriété de l’homme d’affaires Eddy Blouin. Leur base était l’ancien aéroport militaire de Saint-François-Xavier-de-Brompton, un minuscule village en banlieue de Sherbrooke. Il n’existe plus aujourd’hui aucune trace de cette base.

Windsor Mills 1947

aéroport de Saint-François-Xavier-de-Brompton

Comme toutes les activités aériennes des environs étaient concentrées à Saint-François, on peut facilement penser qu’à un moment ou un autre les deux héros se soient au moins croisés. La fin de la guerre était encore toute récente, les deux pilotes s’étaient illustrés et tous deux étaient passionnés par les machines volantes. Ils étaient également l’objet de nombreuses légendes. Autant de motifs pouvant les rapprocher si jamais ils s’étaient retrouvés un devant l’autre.

Poussons la réflexion un cran plus loin. George Beurling pouvait ignorer qui était Eugène Gagnon, mais ce dernier devait inévitablement connaître la vedette adulée qu’était devenu le chasseur même avant la fin des Hostilités. Et puis, Eddy Blouin devait se vanter dans son entourage d’avoir embauché le plus célèbre des pilotes canadiens. Rien de plus légitime.

Enfin, ajoutons un clin d’œil. Certaines photos permettent de croire que Gagnon, tout comme Beurling, attirait les jolies femmes.

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collection Jacques Gagnon

Après Sherbrooke, Beurling s’est dirigé vers la Nouvelle-Écosse, toujours comme instructeur.

Le 21 octobre 1947, Gagnon transporte trois hommes d’affaires américains dans un Seabee tout neuf que Sherbrooke Airways avait acheté quelques mois auparavant.

Eugene Gagnon Sea Bee

L’avion amphibie connaît des problèmes de moteur et il s’écrase dans le bois à Windsor Mills, à quelques milles seulement de Saint-François. Le pilote se tue mais ses passagers survivent.

Eugene Gagnon crash

collection Jacques Gagnon

Le 20 mai 1948, Beurling teste un Norseman, un avion de brousse canadien, à l’aéroport de Urbe, près de Rome, en Italie. Il est accompagné d’un autre pilote, Leonard J. Cohen, un Juif britannique. L’avion de brousse canadien s’enflamme peu avant d’atterrir et explose. Les deux pilotes sont tués sur le coup. Leur avion, et deux autres semblables étaient destinés à l’aviation clandestine d’un nouveau pays, Israël. La thèse du sabotage a été évoquée, car Beurling était considéré comme un mercenaire au service d’Israël. Le mystère reste entier.

Beurling crash

Pour Beurling, c’était son dixième crash. Quant à Gagnon, l’atterrissage sur le ventre de son Mosquito, au retour d’une mission en mars 1945, lui a valu sa Distinguished Flying Cross.

Avoir défié la mort pendant des centaines d’heures de vol en temps de guerre pour périr dans deux banals vols de routine aux commandes de petits avions civils. Mince consolation, les deux héros eurent droit à des funérailles grandioses. À Bromptonville, c’était le traitement militaire pour Gagnon.

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collection Jacques Gagnon

À Rome, le cercueil de Beurling avait été déposé dans un élégant fourgon mortuaire remorqué par une paire de chevaux noirs. Un cortège d’un millier de personnes suivait derrière en direction du cimetière.

Jacques GAGNON

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