Feux du ciel

L’écriture de Souvenirs de guerre a commencé en 1965 bien avant l’Internet.

Souvenirs de guerre trace ses origines par la lecture de ce livre.

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55 ans plus tard,  j’ai commencé à le relire.

Il y avait un chapitre sur Malte et Buzz Beurling. Je l’ai trouvé très intéressant, surtout avec des souvenirs très vivants de ce qui se passait à Malte. Tellement vivants en fait que j’ai été intrigué et que je voulais comparer les faits avec ce que j’avais déjà lu sur Buzz Beurling dans Sniper of the Skies, écrit par Nick Thomas.

Clostermann avait également écrit dans Feux du ciel qu’il avait rencontré Buzz Beurling en juillet1944 alors que tous deux étaient à la base RAF Catfoss. Il raconte comment Beurling s’était fait ramasser pas à peu près par Sailor Malan. Clostermann rajoute qu’il y avait même rencontré Richard Bong, l’as américain avec ses 40 victoires, et que Bong, Beurling et lui, avec Jacques Remlinger, étaient devenus des amis tellement inséparables qu’on les avait surnommés les quadruplés de Catfoss.

Puis je me suis mis à douter et j’ai trouvé ceci…

https://www.wikiwand.com/fr/Discussion:Pierre_Clostermann

C’est une page de discussion d’un texte hagiographique sur Pierre Clostermann, mon héros de jeunesse.

On y parle entre autres de name dropping.


Juste pour l’histoire du name dropping, il me semble évident que les ouvrages de Clostermann sont bourrés d’inexactitudes. Je vais me concentrer sur l’histoire de Beurling dans « Feux du ciel » – le palmarès évoqué dans la « première journée à Malte » ne correspond en rien au tableau de chasse officiel de Beurling. Il n’a jamais descendu de Ju87, et certainement pas 4 avions dans la même journée. Les noms de son flight leader et de son camarade Willie the Kid n’apparaissent nulle part dans sa biographie. L’ensemble de ce chapitre ressemble à une fiction arrangée qu’à un récit historique, en contradiction avec les affirmations de Clostermann qui parle de milliers de pages d’archives consultées pour écrire son livre.

– Beurling était au Canada à partir du 8 mai 1944, ce qui est indiscutable car il a été largement médiatisé, photographié et enregistré là-bas. On voit mal comment il aurait pu se retrouver à Catfoss avec Clostermann en juillet 1944, comme il est écrit page 64 de l’édition « J’AI LU » de 1968 de « Feux du ciel » :

« J’ai rencontré le sous-lieutenant George Beurling D.S.O., D.F.C., D.F.M. and Bar pour la première fois à Catfoss fin juillet 1944 ».

Beurling a bien été à la « Central Gunnery School » un an plus tôt (de mai à septembre 1943) mais à cette époque Clostermann n’y était évidemment pas.

Au passage, le chapitre sur Bataan est également très approximatif, en particulier l’insistance sur la présence de « zéros » A6M2 qui étaient en réalité des Ki 27, ce qui est largement établi par l’ordre de bataille de l’aviation de l’armée impériale japonaise (qui n’a jamais possédé le moindre zéro d’ailleurs, tout au plus des Ki 43 Hayabusa/Oscar qui n’étaient pas encore présents sur ce théâtre d’opération au moment de l’invasion des Philippines).

Juste un mot sur les raisons de mon intervention : j’ai lu la version simplifiée (Bibliothèque Verte !) du « Grand Cirque » vers 9 ou 10 ans avant de lire et relire l’édition originale de 1948 dont je possède encore un exemplaire, et je dois sans doute comme tant d’autres ma passion de l’aviation à M. Clostermann, mais je trouve ridicule le silence assourdissant sur les inexactitudes qui parsèment ses livres et une certaine tendance à enjoliver ses souvenirs ou à se donner un rôle d’expert que la plupart des sources historiques contredisent largement.

Ça n’enlève rien au respect que peut inspirer son engagement durant la guerre, mais à mon sens ce n’est pas respecter cet homme que de couvrir ses erreurs dans un souci hagiographique.

Ayant Sniper of the Skies sur la vie de Buzz Beurling…

J’ai pu valider ceci…

Beurling embarked for Canada on 30 April (1944), the Queen Elizabeth docking at port 8 May.

Beurling embarque pour le Canada le 30 avril (1944), le Queen Elizabeth accoste au port le 8 mai.

Si Clostermann n’a jamais rencontré Beurling, Bong et même Sailor Malan lorsqu’il a été affecté à RAF Catfoss en juillet 1944, aurait-il inventé d’autres anecdotes dans Feux du ciel ?

Pourquoi avoir inventé des anecdotes quand on est « Le Premier Chasseur de France et Grand Officier de la Légion d’Honneur » ?

Juste un mot sur les raisons de ce billet…

J’ai lu Le Grand Cirque vers 12 ou 13 ans. Je possède encore l’édition originale de 1948.

Je dois sans doute comme tant d’autres ma passion de l’aviation à Pierre Clostermann…

Ça n’enlève rien au respect que peut inspirer son engagement durant la guerre…

 

Eugène Gagnon et George Beurling se sont-ils rencontrés en 1947?

Texte de Jacques Gagnon

Il est presque impossible qu’Eugène Gagnon et George Beurling ne se soient pas rencontrés en 1947 alors que tous les deux pilotaient pour la même compagnie, soit Sherbrooke Airways.

Voilà la conclusion à laquelle j’en arrive après m’être livré à un petit exercice qui n’est que pure spéculation mais qui comporte quand même une certaine dose de probabilité. Laissons donc l’imaginaire vagabonder.

Tous les deux étaient des pilotes exceptionnels et tous les deux se sont tués dans des accidents d’avion, Gagnon le 21 octobre 1947 et Beurling le 20 mai 1948. Tous les deux étaient âgés de 26 ans.

Eugène Gagnon - portrait quand il était un cadet de l'air

Eugène Gagnon
collection Jacques Gagnon

PORTRAIT

Beurling, de Verdun, en banlieue de Montréal, était l’as des as des pilotes de chasse canadiens de la Deuxième Guerre mondiale, avec 31 1/3 victoires aux commandes du Vickers-Supermarine Spitfire.

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Gagnon, originaire des Cantons de l’Est (Weedon), s’était illustré en effectuant 33 missions nocturnes en territoire ennemi aux commandes du bimoteur de Havilland Mosquito.

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Tous deux portaient le grade de Flight Lieutenant (Capitaine d’aviation) et tous deux furent abondamment médaillés. Gagnon : Étoile France-Allemagne (France and Germany Star), Étoile de 1939-1945 (1939-45 Star), Médaille canadienne du volontaire avec barrette (Canadian Volunteer Service Medal and Clasp), Croix du Service distingué dans l’Aviation (Distinguished Flying Cross). Beurling: Ordre du Service distingué (Distinguished Service Order), Croix du Service distingué (Distinguished Flying Cross), Médaille du Service distingué dans l’Aviation avec barrette (Distinguished Flying Medal and Bar).

Leurs missions étaient différentes mais leurs montures étaient considérées parmi les plus racées et leurs pilotes parmi les meilleurs. Autre distinction : Gagnon était dans l’Aviation canadienne (RCAF) et Beurling dans l’Aviation britannique (RAF), la Force canadienne l’ayant refusé, ce qu’il considérait comme une humiliation qu’il n’a jamais oubliée.

Revenons à Sherbrooke Airways. Dans la biographie de Beurling publiée en 1981 sous le titre de HERO The Buzz Beurling Story, on peut lire à la page 132, qu’il a agi comme instructeur pour cette compagnie de mai à octobre 1947.

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Il parlait d’ailleurs très bien français. Gagnon pilotait pour la même société à la même époque. Elle était la propriété de l’homme d’affaires Eddy Blouin. Leur base était l’ancien aéroport militaire de Saint-François-Xavier-de-Brompton, un minuscule village en banlieue de Sherbrooke. Il n’existe plus aujourd’hui aucune trace de cette base.

Windsor Mills 1947

aéroport de Saint-François-Xavier-de-Brompton

Comme toutes les activités aériennes des environs étaient concentrées à Saint-François, on peut facilement penser qu’à un moment ou un autre les deux héros se soient au moins croisés. La fin de la guerre était encore toute récente, les deux pilotes s’étaient illustrés et tous deux étaient passionnés par les machines volantes. Ils étaient également l’objet de nombreuses légendes. Autant de motifs pouvant les rapprocher si jamais ils s’étaient retrouvés un devant l’autre.

Poussons la réflexion un cran plus loin. George Beurling pouvait ignorer qui était Eugène Gagnon, mais ce dernier devait inévitablement connaître la vedette adulée qu’était devenu le chasseur même avant la fin des Hostilités. Et puis, Eddy Blouin devait se vanter dans son entourage d’avoir embauché le plus célèbre des pilotes canadiens. Rien de plus légitime.

Enfin, ajoutons un clin d’œil. Certaines photos permettent de croire que Gagnon, tout comme Beurling, attirait les jolies femmes.

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collection Jacques Gagnon

Après Sherbrooke, Beurling s’est dirigé vers la Nouvelle-Écosse, toujours comme instructeur.

Le 21 octobre 1947, Gagnon transporte trois hommes d’affaires américains dans un Seabee tout neuf que Sherbrooke Airways avait acheté quelques mois auparavant.

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L’avion amphibie connaît des problèmes de moteur et il s’écrase dans le bois à Windsor Mills, à quelques milles seulement de Saint-François. Le pilote se tue mais ses passagers survivent.

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collection Jacques Gagnon

Le 20 mai 1948, Beurling teste un Norseman, un avion de brousse canadien, à l’aéroport de Urbe, près de Rome, en Italie. Il est accompagné d’un autre pilote, Leonard J. Cohen, un Juif britannique. L’avion de brousse canadien s’enflamme peu avant d’atterrir et explose. Les deux pilotes sont tués sur le coup. Leur avion, et deux autres semblables étaient destinés à l’aviation clandestine d’un nouveau pays, Israël. La thèse du sabotage a été évoquée, car Beurling était considéré comme un mercenaire au service d’Israël. Le mystère reste entier.

Beurling crash

Pour Beurling, c’était son dixième crash. Quant à Gagnon, l’atterrissage sur le ventre de son Mosquito, au retour d’une mission en mars 1945, lui a valu sa Distinguished Flying Cross.

Avoir défié la mort pendant des centaines d’heures de vol en temps de guerre pour périr dans deux banals vols de routine aux commandes de petits avions civils. Mince consolation, les deux héros eurent droit à des funérailles grandioses. À Bromptonville, c’était le traitement militaire pour Gagnon.

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collection Jacques Gagnon

À Rome, le cercueil de Beurling avait été déposé dans un élégant fourgon mortuaire remorqué par une paire de chevaux noirs. Un cortège d’un millier de personnes suivait derrière en direction du cimetière.

Jacques GAGNON