Le naufrage du Charybdis : dernière épisode

Dernier épisode…

Épuisé, Dennis Nicholls a finalement réussi à atteindre un radeau autour duquel ce sont quelque soixante dix naufragés qui tentent de se cramponner alors que celui-ci n’est conçu que pour vingt cinq. L’inévitable arrive. Survient une vague qui le déséquilibre et il se renverse. Plusieurs hommes disparaissent. Il en sera ainsi encore bien des fois.

Sur un autre radeau, le Commandant Voelcker cède sa place à un matelot blessé. Nul ne le reverra plus vivant.

A quelques dizaines de mètres de là, Ernest Pryke est lui aussi accroché aux poignées d’un radeau surchargé qui à son tour, chavire plusieurs fois. Pressentant le danger mortel couru par ceux qui se retrouvent prisonniers sous le radeau à chaque fois qu’il se retourne, le bosco crie de ne pas monter dessus mais de se tenir aux poignées. Peine perdue ! Allez donc faire comprendre à quelqu’un qui ne sait pas nager que son salut est dans l’eau et pas sur le radeau.

Sur les lieux du naufrage, c’est maintenant l’ombre de la mort qui plane au-dessus des malheureux naufragés, faisant une am­ple moisson de jeunes vies dans leurs rangs pas encore épars. Le fracas du combat s’est éteint, les autres navires ont disparu et la pluie continue de tomber. C’est une longue et angoissante attente qui commence pour ces dizaines d’hommes dans le froid et la peur d’une nuit humide d’octobre. Silencieusement, Dennis Nicholls prie. Beaucoup d’autres aussi, croyants ou incroyants qui murmurent leur détresse en appelant le Ciel a leur secours. Dans la solitude glacée de la nuit, chaque homme est seul avec lui-même car c’est d’abord et surtout en lui qu’il va devoir puiser l’énergie pour survivre.

Une heure s’est maintenant écoulée depuis le torpillage et le froid devient de plus en plus difficile à supporter pour tous ces malheureux que le destin vient de précipiter dans les eaux froi­des de la Manche. Une heure  qui aura vu déjà bien des renon­cements, bien des abandons. Le long d’un radeau, des doigts engourdis lâchent prise… une tête tombe face dans l’eau et ne se relève pas… Dix fois, cent fois sur sa moisson, la Mort remet son ouvrage.

Lorsque Pryke peut monter sur le radeau auquel il s’ac­crochait, ils ne sont plus qu’une vingtaine d’hommes. Une autre vingtaine au moins a déjà disparu dans le gouffre sombre des vagues.

– Ecoutez-moi les gars ! C’est le bosco qui vous parle ! Res­tez comme vous êtes et ne bougez pas même si vous avez l’im­pression que le radeau va chavirer. Ce n’est que comme cela que vous serez sauvés ! Allez, courage ! On va bientôt venir nous repêcher.

Et l’autorité naturelle du bosco fait merveille. Les hommes ne bougent plus, le radeau ne chavire plus. Ceux-là seront sauvés.

Sur le radeau de Nicholls, afin de lutter contre l’engour­dissement qui conduit tout droit à la mort, les hommes chan­tent, les plus forts soutenant les plus faibles. Et ainsi, passent les heures. Mortellement longues.

Il y a quelque temps déjà, on a cru le salut proche en aperce­vant l’ombre d’un navire mais il est passé sans s’arrêter. Certains disent avoir entendu parler allemand quand il est passé… Quelle importance, songe Nicholls, ami ou ennemi cela ne fait plus grande différence à présent.

A plusieurs milles de là, la 4-TF s’est regroupée pour con­duire le Münsterland à l’abri dans le port de Lézardrieux où il trouvera refuge jusqu’au lendemain. Cette mission accomplie, les torpilleurs du Commandant Kohlauf, maintenant trop éloi­gnés de la zone de combat et de surcroît, démunis de torpilles, mettent le cap sur Saint Malo.

Il est sept heures trente lorsque le T 23 laisse tomber son an­cre dans l’estuaire de la Rance, en rade de Dinard. A cette heure, les destroyers britanniques sont enfin de retour sur les lieux du torpillage.

L’aube est maintenant proche et à si faible distance de la côte de  Bretagne occupée, les Anglais n’auront pas beaucoup de temps à consacrer au sauvetage de leurs camarades. Le Limbourne ou plutôt ce qu’il en reste est encore à flot. C’est le Rocket qui le retrouve ainsi à la dérive. Deux tentatives de re­morquage échouent. Il faut se résigner à couler l’épave. Le transbordement des rescapés s’effectue rapidement puis, le Rocket prenant quelque recul, pointe ses tubes lance-torpilles sur son camarade de combat. En sifflant, deux torpilles quittent les tubes. Deux explosions et le Limbourne à son tour n’est plus.

Dans le même temps, les autres destroyers sauvaient quel­ques dizaines d’hommes choqués et épuisés. Mais, embarquons plutôt à bord du Stevenstone au moment où il parvient à proximité d’un radeau portant un groupe de marins.

L’équipage disponible s’est massé le long du bord le long duquel pendent des filets destinés à faciliter la montée à bord. De la passerelle, le Commandant fait passer l’ordre :

– Nous ne pourrons pas rester longtemps sur les lieux. Lais­sez ceux que vous verrez avec la tête dans l’eau. Il ne faut es­sayer de sauver que ceux qui sont encore vivants !

Sur le radeau de Nicholls, c’est la joie. Enfin ils sont sau­vés ! Oui, ils vont être sauvés mais pas tous. Le matelot Pearce tout à la joie de voir approcher le Stevenstone, se lance à la nage en sa direction puis soudain disparaît, happé par le remous des hélices.

Courageusement, des matelots du destroyer descendent le long des filets afin d’aider ceux qui sont trop faibles pour mon­ter à bord. Dennis Nicholls dont le salut décuple les forces, grimpe sans aide. Tous n’auront pas sa chance. Certains, exté­nués, échappent aux sauveteurs qui ne parviennent pas à retenir ces corps englués de mazout et retombent à la mer.

Quinze minutes plus tard, alors que l’horizon blanchit à l’est, les machines sont remises en route.

Un jour nouveau se lève sur la Manche. Sur les lieux du bref mais meurtrier engagement, il n’y a plus qu’une immense nappe de pétrole et des centaines de cadavres qui dérivent lentement au gré des courants, au milieu d’innombrables épaves.

En Bretagne et dans les îles anglo-normandes, la tragédie ne sera connue que trois semaines plus tard lorsque la mer rejettera plus de cent corps sur les plages. Ces marins seront inhumés avec les honneurs militaires à Dinard, Saint Brieuc et Guerne­sey où aujourd’hui ils dorment leur dernier sommeil.

Cette fatale opération coûtait à la Royal Navy deux navires et 504 hommes dont trente officiers. Le Münsterland qui avait échappé encore une fois devait finalement rencontrer son destin trois mois plus tard, sous le feu des batteries côtières alors qu’il ten­tait de forcer le Pas de Calais.

Revenez dimanche prochain pour l’épilogue.

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