Le naufrage du Charybdis : onzième épisode

Il reste un autre épisode après celui…

Comme beaucoup, Ernest Pryke a entendu ce cri sans trop savoir d’où il a pu venir. Encore commotionné, il parvient ce­pendant à escalader le plan incliné qu’est devenu le pont pour se retrouver juché sur le flanc tribord du croiseur qui est mainte­nant découvert jusqu’à la quille de roulis. Partout sur la mer, brillent des petites lumières. Ce sont les lampes qui équipent les gilets de sauvetage et qui sont destinées à mieux retrouver les naufragés dans la nuit. Il y en a des dizaines, les unes iso­lées, d’autres agglutinées autour des quelques radeaux qui ont pu être mis à l’eau car en raison de la gite soudaine prise par le navire, il n’a pas été possible de lancer un seul canot.

Au milieu de toute cette détresse, le râle du Charybdis est parfaitement audible et couvre par instants les cris des naufra­gés. Ce râle n’est autre que l’horrible grondement accompagné d’un gargouillis sinistre que fait la mer en pénétrant dans le coeur du bateau éventré. C’est le cri d’un navire qui boit la mort et pour lequel son équipage ne peut plus rien.

Bill Hustler et Dennis Nicholls sont eux aussi parvenus jus­qu’au flanc tribord de leur pauvre bateau qui lentement, se cou­che pour mourir. Epuisés, ils s’assoient là quelques instants car il leur semble que le Charybdis ne s’enfonce plus. Répit de courte durée ! Des fonds du navire, montent d’étranges craque­ments.

– Je crois qu’il va falloir sauter, Dennis !

Avec précaution, les deux hommes se laissent glisser et prennent pied sur la quille de roulis largement découverte. A la hâte, Nicholls se débarrasse de son ciré et de ses bottes, mais il conserve son suroît… Pourquoi ? Il n’en sait encore rien lui-même.

– Allez Bill, allons-y !

Deux plongeons et deux têtes qui font surface quelques instants plus tard en toussant, crachant et pleurant. Sur une épaisseur de plusieurs centimètres, la surface de la mer n’est plus que mazout. Liquide noir et visqueux, c’est le sang du Charybdis qui s’échappe de ses plaies béantes.

– Sauvons nous Bill, le bateau va nous aspirer avec lui…

Une quinte de toux déchire la gorge de Nicholls qui se met à vomir.

Ernest Pryke a plongé lui aussi, mais voici qu’au moment de refaire surface, des mains s’accrochent à lui, l’entraînant sous l’eau. Frénétiquement, il doit agiter les jambes afin de se débar­rasser du malheureux qui, en se noyant, risque de le noyer lui aussi. Heureusement, l’obscurité complice ne lui permettra pas de savoir qui était cet homme qu’il ne pouvait sauver.

A mesure que le croiseur se couche, les incendies s’étei­gnent ; cette fois encore, l’eau l’emporte sur le feu. A présent, le croiseur est complètement couché sur bâbord tandis que son arrière s’enfonce de plus en plus. Tout autour de l’épave, des nageurs s’éloignent aussi vite que possible.

Soudain, retentit un grondement impressionnant, suivi im­médiatement après, du sifflement de l’air qui s’échappe. C’est le navire qui rend son dernier soupir et tout autour de lui, la mer se met à bouillonner comme l’arrière s’enfonce d’un seul coup. L’étrave se dresse verticalement sur une hauteur d’une trentaine de mètres. Au sommet de cette pyramide, scintillent deux lueurs, deux naufragés à qui l’on crie de sauter tant qu’il en est encore temps. Mais ni l’un ni l’autre ne bougent…

Alors, rapidement et presque sans bruit, le bateau s’enfonce verticalement, salué par le triple hourra des quelques dizaines de rescapés qui surnagent parmi les débris. Une grosse bulle d’air crève la surface.

C’est fini ! HMS Charybdis est mort.

Il avait trente sept mois et six jours…

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