La bataille de l’Île Vierge… 6e épisode

En grondant, les deux canadiens virent très court. L’Al­lemand a disparu derrière ses fumigènes. Cette rencontre aussi soudaine qu’inattendue laisse pantois les équipages de part et d’autre. Les uns comme les autres pensaient bien avoir affaire à l’un des leurs!

Dès que ses pièces sont à nouveau battantes, Haida ouvre un feu nourri en direction du navire allemand. Privé d’une con­clusion décisive un peu plus tôt, de Wolf espère bien cette fois-ci accrocher un résultat.

463px-Harry_DeWolf

– Transmettez au Tartar: « Suis au contact de l’ennemi. Vous rejoindrai plus tard. »

Mais le Z 32 car c’est de lui qu’il s’agit, a su mettre à profit le temps perdu en virement de bord par les canadiens et en route au sud-ouest, il donne toute sa puissance. Sans perdre un ins­tant, von Berger fait ouvrir le feu sur ses poursuivants et pen­dant une dizaine de minutes, les deux adversaires se canonnent en limite extrême de portée de leurs pièces. Tir bien évidem­ment très imprécis, d’autant que le Z 32 évolue fréquemment pour dérouter le tir canadien. Du temps et beaucoup de muni­tions perdues ! Le premier, Haida cesse le feu. Il est alors 3 heures 17. On ne peut avoir cet insaisissable allemand que par la ruse. Sur sa passerelle, de Wolf explique le plan par lequel il compte bien prendre son adversaire au piège.

– Si j’étais à sa place, affirme de Wolf, ayant laissé suppo­ser que je regagnais Brest, je ferais alors demi-tour pour me rendre à ma destination prévue à l’origine. Si tel est le cas et je crois que c’est bien là ce qu’il va faire, nous n’avons plus qu’à nous placer sur cette route pour l’intercepter. Gouvernez au 70 !

Une nouvelle fois, le silence retombe sur les passerelles des deux Tribals canadiens qui jouent là leur dernier atout. Penché sur la carte, le Commandant calcule soigneusement la route d’interception en tenant compte de tous les facteurs qu’il connaît. L’éclairage blafard de la table à cartes accentue davan­tage les profondes rides que de longues nuits sans sommeil ont creusé sur un visage osseux. A l’extérieur, officiers et marins ont repris la veille et tentent de percer le mur opaque de la nuit tandis que des torrents d’écume courent le long de la coque de Haida lancé à 25 noeuds.

HCMS Haida

HMCS Haida

Mais voici que tout-à-coup, un matelot, puis un autre, puis à son tour un officier, hument l’air.

– Ca pue le mazout, lieutenant !

– Des naufragés dans le gisement 20 !

En effet, à quelques dizaines de mètres, apparaît un groupe pitoyable de survivants qui se débattent dans une eau visqueuse de mazout. Les petites lampes fixées à leurs gilets de sauvetage dansent sur les vagues. A demi nus, les malheureux tentent d’attirer l’attention des canadiens.

« Hilfe ! Hilfe ! A l’aide ! »

Le son strident d’un sifflet déchire la nuit.

Un instant, Jack de Wolf hésite à s’arrêter pour les repê­cher mais la destruction du Z 32 lui parait prioritaire et, la mort dans l’âme, il abandonne ces pauvres diables qui font partie des rescapés du ZH1 à leur triste sort. La dure loi de la guerre prend le pas sur la traditionnelle chevalerie maritime.

Rendu particulièrement excité par le fracas de la canon­nade et la tension du combat, le matelot canonnier Bunker qui lui aussi a aperçu les naufragés sort de la tourelle Y et se pré­cipite le long des filières en proférant des menaces, à leur en­contre semble-t-il. Un second maître tente de le calmer, mais Bunker emporté par son accès de folie saute par dessus bord. Dans quel but ? Nul ne le saura jamais car tout comme les nau­fragés du ZH1, il ne survivra pas. L’homme lorsqu’il est soumis à de rudes épreuves psychologiques, a parfois de bien singu­lières réactions !

Le silence troublé quelques instants par l’évènement est retombé, plus pesant que jamais sur la passerelle de Haida où de Wolf continue de s’interroger. Et s’il s’était trompé sur les intentions de l’adversaire ? Quel dommage ce serait de laisser échapper pareille proie, surtout que ce choix il l’a fait au détri­ment de vies humaines. De toutes façons le sort en est jeté et il n’y a plus à espérer que son raisonnement s’avère juste.

Quatre heures du matin. Le radar enregistre des échos dans le nord. Ce sont les destroyers de la 2e division. Si les calculs de Jack de Wolf sont exacts, le Z 32 ne devrait plus être loin à présent. Mais il faut avant tout le surprendre et si possible tirer le premier car le bougre a de bons canons et il sait s’en servir.

4 heures 22…

– Echo sur tribord avant !

– Bon Dieu, c’est lui ! exulte de Wolf.

Z32-1

« Alerte ! Artillerie au gisement d’attente 90 ! »

Illuminant violemment le ciel, un éclairant dépote juste au-dessus des canadiens. Le Z 32 a lui aussi repéré son adversaire. Il se trouve entre les alliés et la côte et vient de révéler sa posi­tion avec ce tir d’éclairants.

Faisant feu de toutes ses pièces, l’Allemand vire cap au sud et monte rapidement en allure. Son but est clair : il va se placer sous la protection de l’artillerie côtière à longue portée. Un écran épais de fumigènes se répand dans son sillage. Pour les canadiens, c’est maintenant ou jamais.

– Ouvrez le feu ! Vitesse 30 noeuds !

Labourant la mer de leurs étraves, les deux Tribals par­viennent à concentrer leur feu sur le Z 32 qui réplique spora­diquement et soudainement changeant de cap, vient encore plus a portée des canons adverses. Pour quelle raison ce changement de cap ? On n’en sait trop rien. Peut-être von Berger a-t-il trou­vé des mines devant son étrave.

Une fois encore, le vacarme de l’artillerie roule jusqu’à l’horizon tandis que le ciel s’embrase d’obus éclairants. Le spectacle de ces trois navires se canonnant à grande vitesse est véritablement dantesque.

Peu après, le Z 32 revient en route au sud. Tout autour de lui, les obus continuent à s’abattre mais, malheureusement pour von Berger, la côte de Bretagne est bientôt terriblement proche et il ne lui reste plus beaucoup d’espace pour manoeuvrer.

Z-32

Z 32

4 heures 59. Une nouvelle fois, le Z 32 change de cap et vient se réfugier dans son nuage de fumigènes alors que les ca­nadiens n’ont plus d’obus éclairants. De Wolf en jure de dépit. Cet insaisissable allemand va-t-il lui échapper encore une fois tant sont grands sa maîtrise et son art de l’esquive.

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