Pilote de Mosquito… 5 décembre 1944: Prise 2

Un petit rappel en ce jour de la première mission d’Eugène Gagnon dont j’ai cessé d’écrire les souvenirs de guerre.

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Vous vous rappelez de la première mission d’Eugène Gagnon.

Cliquez ici.

J’ai maintenant toutes ses missions grâce au neveu du Flight Lieutenant Frank Thomas qui m’a écrit cette semaine.

Cliquez ici

On est donc le 5 décembre 1944 vers 17 heures à Little Snoring.

Eugène va finalement réaliser son rêve.

Piloter le fameux Mosquito.



L’année d’avant il était encore à Paulson Manitoba comme staff pilot. C’est lui qui pilotait les appareils pour entraîner les navigateurs et les mitrailleurs.


Il est maintenant 17 h 30. La nuit est tombée depuis plusieurs minutes.

Eugène Gagnon monte l’échelle et prend place dans la carlingue d’un des avions les plus performants et les plus redoutables de la Seconde Guerre mondiale.

Son navigateur R.C. Harris le suit et prend place à ses côtés.

Ils formeront une équipe.

C’est leur première mission ensemble.

Ils en feront 33, la plupart au-dessus de l’Allemagne, toutes de nuit.

Cette mission est spéciale. On l’appelle la Freshman mission.

C’est une mission facile au-dessus de Zuider Zee en Hollande.

Question de prendre un peu d’expérience avant de se lancer dans la bataille.

Le Mosquito n’est pas un appareil facile à piloter, mais il est rapide et agile.

Les Allemands surnomment les pilotes de Mosquitos les « bandits de la nuit »…

Ils traquent les chasseurs de nuit allemands qui attaquent les bombardiers.


Seuls les meilleurs pilotes volent sur des Mosquitos.

Eugène a pu compter sur les conseils de nombreux pilotes expérimentés dont George Stewart, un autre Canadien, qui terminera bientôt son tour d’opérations.

Paul Beaudet, un autre Canadien-français, est le navigateur de Georges Stewart.

George et Paul ont volé ensemble pendant 50 missions.

Ils n’ont jamais été blessés.

Eugène est le petit nouveau de l’escadrille 23 basée à Little Snoring.

C’est là qu’il fait la rencontre de Tommy Smith.

Tommy se fera descendre dans la nuit du 16 au 17 18 janvier 1945 et sera atrocement brûlé.

Cliquez ici.

Eugène a peur comme tous les pilotes et les navigateurs de l’escadrille avant le départ.

Cette peur s’estompera quand le Mosquito aura pris son envol.

Cette mission sera sans incident, mais il ne le sait pas.

Eugène ne sera jamais blessé.

Il trouvera la mort au Québec en octobre 1947 en essayant de poser en catastrophe un petit hydravion monomoteur.


Mais ça il l’ignore.

Il ignore aussi qu’on parlera de lui un jour sur l’Internet.

Épilogue

Depuis le fils de son navigateur R.C. Harris a partagé les souvenirs de guerre de son père, tout sauf deux pages du logbook qu’il avait mal numérisées. Après plusieurs tentatives de les avoir, je me suis dit qu’il trouvait peut-être que j’étais trop passionné par l’histoire de ce pilote de Mosquito, un petit Canadien français de Bromptonville.

Il avait peut-être raison.

Caporal Paul Bédard: Prise 2

Voici que s’ajoute ce commentaire à ce billet. Il vient du fils du Caporal Bédard.

D’après les archives que je viens tout juste de recevoir sur mon Père, la photo du régiment ci-haut ne serait celui de la Chaudière, mais celui du CABTC #53 à Lauzon.

Unité

Aussi, la photo des 12 militaires (incluant mon Père) avec le poster en arrière-plan indiqué "Got Trouble Soldier?", serait un détachement de la compagnie #5 du RCAMC.

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Billet original

L’histoire du caporal Bédard est aussi inconnue que celle d’Eugène Gagnon l’était avant qu’on me demande mon aide en 2010 pour retracer son histoire militaire.

Un pilote de Mosquito canadien-français de Bromptonville ça devrait faire la fierté de cette petite ville annexée depuis par la Ville de Sherbrooke.

album 001Disons que je me suis trompé…

Royalement trompé!

Ça c’est l’album-photos que Jacques Gagnon a remis à la fiancée d’Eugène Gagnon. Il contient de nombreuses photos de son fiancé avant et durant la guerre. Jacques, le neveu d’Eugène, a écrit toute l’histoire de sa rencontre avec Ghislaine Laporte.

Elle est ici pour la lire.

Une histoire fascinante.

Ce qui est encore plus fascinant c’est qu’on vient de retrouver le journal personnel d’Eugène Gagnon en Floride.

Fascinant n’est-ce pas?

Fascinant aussi cette photo envoyée par le fils du caporal Bédard sur un site Internet français qui rend hommage aux aviateurs français et à d’autres militaires.

Unité

On aurait une photo d’une partie du Régiment de la Chaudière.

Cliquez sur la photo pour voir de plus près.

Le caporal Bédard est sur cette autre photo.

Unité 2Ces deux documents photographiques font partie de notre patrimoine. C’est ce que j’ai dit au fils du caporal Bédard qui hésitait à ce que je parle de son père sur Souvenirs de guerre.

Il ne faut jamais hésiter de rendre hommage à ces hommes, et ces femmes, qui ont combattu à leur manière la folie meurtrière d’un dictateur.

Il ne faut jamais hésiter d’en parler, comme j’ai parlé de Fernand Hains, un soldat aussi du Régiment de la Chaudière, mort le 6 juin 1944 à Anguerny.

31895864

Un petit village français rend hommage à des Canadiens-français.

Livre d`Anguerny du 60 em

Caporal Paul Bédard

L’histoire du caporal Bédard est aussi inconnue que celle d’Eugène Gagnon l’était avant qu’on me demande mon aide en 2010 pour retracer son histoire militaire.

Un pilote de Mosquito canadien-français de Bromptonville ça devrait faire la fierté de cette petite ville annexée depuis par la Ville de Sherbrooke.

album 001Disons que je me suis trompé…

Royalement trompé!

Ça c’est l’album-photos que Jacques Gagnon a remis à la fiancée d’Eugène Gagnon. Il contient de nombreuses photos de son fiancé avant et durant la guerre. Jacques, le neveu d’Eugène, a écrit toute l’histoire de sa rencontre avec Ghislaine Laporte.

Elle est ici pour la lire.

Une histoire fascinante.

Ce qui est encore plus fascinant c’est qu’on vient de retrouver le journal personnel d’Eugène Gagnon en Floride.

Fascinant n’est-ce pas?

Fascinant aussi cette photo envoyée par le fils du caporal Bédard sur un site Internet français qui rend hommage aux aviateurs français et à d’autres militaires.

Unité

On aurait une photo d’une partie du Régiment de la Chaudière.

Cliquez sur la photo pour voir de plus près.

Le caporal Bédard est sur cette autre photo.

Unité 2Ces deux documents photographiques font partie de notre patrimoine. C’est ce que j’ai dit au fils du caporal Bédard qui hésitait à ce que je parle de son père sur Souvenirs de guerre.

Il ne faut jamais hésiter de rendre hommage à ces hommes, et ces femmes, qui ont combattu à leur manière la folie meurtrière d’un dictateur.

Il ne faut jamais hésiter d’en parler, comme j’ai parlé de Fernand Hains, un soldat aussi du Régiment de la Chaudière, mort le 6 juin 1944 à Anguerny.

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Un petit village français rend hommage à des Canadiens-français.

Livre d`Anguerny du 60 em

Eugène Gagnon n’a jamais été dans le Ferry Command… Prise 2

Vous vous rappelez de cette photo que Mario Hains m’avait envoyée d’un Mosquito…

Eh bien, lisez le commentaire à la fin de ce billet que j’avais écrit en mars 2010.

Elle était dans l’album de son père.

On avait trouvé de quel aéroport il s’agissait. La vignette indiquait aéroport de Sherbrooke 1943, mais on avait plutôt l’aéroport de Saint-François-Xavier.

À partir de cette photo, j’avais émis l’hypothèse qu’Eugène Gagnon avait été dans le Ferry Command et transportait des Mosquitos de Toronto en Angleterre.

Il serait venu faire un petit détour vers Bromptonville…

Sauf que…

Regardez ceci…

J’ai reçu ce document de Bibliothèque et Archives Canada.

Nous sommes le 13 novembre 1945. Eugène a fait une demande d’application pour retourner dans l’Aviation royale canadienne après la guerre.

Toute sa carrière est décrite dans son application. Eugène était basé à St-Hubert et voulait s’engager comme pilote soit dans une escadrille de transport lourd, de communication ou de convoyage.

Toutes les informations sont là…

En bas à gauche nous avons tous les appareils qu’il a piloté. Il a été Staff Pilot au Manitoba avant d’aller en Angleterre voler sur des Mosquitos du Squadron no 23 de la RAF.

En cliquant sur chaque image, vous aurez d’autres informations sur ces aéronefs.

Certains dessins viennent de ce site.

Fleet Finch
25 heures de vol de jour

Tiger Moth
25 heures de vol de jour

Fairchild Cornell
40 heures de vol de jour

North American NA-64 Yale
15 heures de vol de jour

Harvard
100 heures de vol de jour
15 heures de vol de nuit

Battle
75 heures de vol de jour
25 heures de vol de nuit

Cessna Crane
20 heures de vol de jour

Avro Anson
250 heures de vol de jour
125 heures de vol de nuit

Bolingbroke
340 heures de vol de jour

Oxford
100 heures de vol de jour
25 heures de vol de nuit

Wellington
10 heures de vol de jour
10 heures de vol de nuit

Mosquito
125 heures de vol de jour
175 heures de vol de nuit

Maintenant le commentaire reçu le 8 mars 2013 presque trois ans plus tard…

M’excuse de vous décevoir, mais le Mosquito au haut de la page est à… Dorval! En effet, on peut voir l’aérogare de Dorval tel qu’il était à l’origine, avant qu’on y ajoute d’autres étages après la guerre. Il y a de nombreuses photos de cet édifice à différentes époques.

Ghislaine Laporte n’a jamais oublié son premier amour…

Ghislaine Laporte n’a jamais oublié son premier amour, Eugène Gagnon

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Texte de Jacques GAGNON

«On n’oublie jamais son premier amour», déclare d’emblée Ghislaine Laporte avant même de commencer à parler de son fiancé Eugène Gagnon, qui se tua dans l’écrasement de son avion, le 21 octobre 1947.

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Ils devaient se marier quelques jours plus tard.

Pour la majorité de ceux qui s’intéressent à son glorieux passé de pilote de Mosquito pendant la Deuxième Guerre mondiale, Ghislaine Laporte, c’est la fiancée. Sauf ses proches, rares sont ceux qui en connaissent davantage au sujet de celle qui s’apprêtait à unir sa destinée au héros de Bromptonville.

Je suis le neveu d’Eugène Gagnon. Je rencontrai Ghislaine à quelques reprises au cours des dernières années. J’allai chez elle, elle vint chez moi avec son dernier mari, Roger Charest. Ma femme Colette l’avait rencontrée lorsqu’elle était étudiante dans la même classe que sa sœur Huguette. Malgré tout, je ne savais presque rien de la fiancée.

C’est avec l’idée de mieux la connaître que je me présentai à son appartement, à Sherbrooke, le 8 janvier dernier, accompagné de Colette. En même temps, je savais que cette femme de 85 ans pouvait me révéler des aspects inédits de la vie trop brève de mon héros. Je dois reconnaître qu’elle fut généreuse et me combla.

Commençons par le début, soit leur première rencontre. Laissons-la raconter.

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«C’était en 1946. J’ai rencontré Eugène par hasard à la Chambre de commerce. Je sortais avec l’avocat Trottier, de Victoriaville, qui était président. Il y avait un congrès. Eugène était là en compagnie de Françoise Delisle. Je connaissais Françoise. Je suis allée parler à Françoise.»

Il n’en fallait pas davantage pour amorcer cette relation qui devait conduire au mariage. Il est facile d’imaginer que le pilote capta immédiatement dans son collimateur cette jeune beauté de 19 ans qui apparaissait devant lui. Quant à elle, plus de 65 ans plus tard, elle s’extasie devant les photos de son fiancé. «Yé-tu beau!» répète-t-elle.

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C’était une combinaison gagnante : un authentique héros comme prétendant et une ravissante dulcinée dans l’autre rôle.

La suite est facilement prévisible.

 

Fiançailles

«On s’est fiancés en septembre 47 et on devait se marier en novembre. Maman avait fait une belle réception chez nous. J’étais la première qui se fiançait à la maison. Elle était contente.»

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En homme prévoyant, Eugène avait rencontré le notaire J. Adélard Ouellet, de Bromptonville. Il est le père de Gilles, qui allait devenir archevêque de Rimouski. C’était pour le contrat de mariage et son testament.

Le couple voyait la vie en rose. «Eugène avait acheté de beaux terrains, à Bromptonville. Il me les avait montrés. La vue était très belle. Il projetait y construire une maison.»

À ce moment, Eugène occupait le logis qu’il avait partagé avec sa mère Georgina, au-dessus d’un commerce, toujours à Bromptonville. Cette dernière, décédée quelques mois plus tôt, s’occupait alors de sa petite-fille Carmen, dont la mère, Cécile Tremblay, était décédée quelques mois après sa naissance. Une des sœurs d’Eugène avait pris la relève.

Cécile Tremblay fut inhumée sur le même lot que le père et la mère d’Eugène. Les circonstances voulurent que plus tard, Eugène repose au côté de sa belle-sœur.

 «Eugène était bon pour Carmen», tient à préciser Ghislaine. «Il l’aimait comme sa fille. Il était également bon pour sa mère.» Il n’est donc pas étonnant de retrouver la petite Carmen sur plusieurs des photos sur lesquelles figure Eugène. On devine une certaine complicité entre les deux sur quelques-unes.

Son frère Dorilas, sa fille Carmen et le fameux trophée

Au cours d’une rencontre subséquente, elle confie : «Il aimait beaucoup les enfants et il désirait en avoir plusieurs.» 

La dépouille du héros fut exposée dans l’appartement décrit précédemment. C’est également là que sa mère fut exposée. C’était coutume courante à l’époque. Le couple devait occuper temporairement ce nid en attendant la maison. «On commençait là», de commenter Ghislaine.

Parlant de Georgina, elle raconte qu’elle aidait Eugène à faire des sandwichs que sa sœur apportait ensuite à Sherbrooke pour les vendre dans une usine. Poursuivons dans la bouffe. De ce côté elle le considère comme un gars facile.

«Il était une bonne fourchette, mais c’était correct, considérant ce qu’il avait pu connaître pendant la guerre. Il aimait ça bien manger. Je pense que sa mère était une bonne cuisinière.»  

   

Voyage de noces

Le couple avait-il planifié un voyage de noces?

«Il n’en avait pas encore été question au moment de l’accident. C’était secondaire. Nous aurions probablement fait un petit voyage avec l’idée d’en faire un autre un peu plus long plus tard. Nous avions d’ailleurs décidé de faire un mariage sobre.»

La conversation dévie ensuite sur la bague de fiançailles.

«Il m’avait acheté une belle bague. Il l’avait prise chez Skinner & Nadeau (bijouterie de Sherbrooke). Le diamant était beau. C’est ma sœur Suzanne, qui habite à Porto-Rico, qui l’a. Ça fait 42 ans qu’elle vit là-bas.»

Intrigué, je veux approfondir. Elle explique sans hésiter.

«Il y a trois ou quatre ans, peut-être cinq, j’ai fait le ménage dans mes bijoux et je l’ai retrouvée. J’aurais eu de la misère à la porter. Je l’ai donc envoyée à ma sœur.» Après une certaine hésitation, elle ajoute : «Je pense à la rappeler.»

Fait à remarquer, elle utilise uniquement le prénom de son fiancé. Jamais elle ne l’appelle par ses surnoms de Tibé,  Babe ou Gene. Tibé était le plus populaire. C’est encore le cas. Pour moi, il a toujours été mon oncle Tibé.

C’est intéressant de l’entendre se remémorer leurs fréquentations. C’était vraiment une autre époque.

«Tu sais que les parents étaient sévères dans ce temps-là. Il fallait rentrer de bonne heure, à 11 heures. Nous autres on ne pouvait pas veiller tard. Je ne suis pas beaucoup sortie avec Eugène passé 11 heures. Il fallait que maman sache où ses enfants allaient. Ce n’était pas toujours intéressant», reconnaît-elle.

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Si ce régime lui déplaisait, imaginons ce que pouvait en penser celui qui avait connu la vie tumultueuse de ces pilotes qui, à chaque mission, se demandaient s’il y aurait un lendemain pour eux.

Héros ou pas, la mère de Ghislaine était intraitable. «Si tu arrives avec un paquet, tu repars avec un paquet», proclamait sa mère. C’était une façon pour le moins colorée d’avertir ses filles qu’elle ne désirait pas en voir une enceinte avant le mariage. 

 

Baptême de l’air

Puisque son futur était un pilote légendaire, parlons avions. Est-elle déjà montée avec lui?

«Deux fois au moins, peut-être trois. On partait de Saint-François. La première fois il m’a donné un tour pas tellement grand mais assez pour que je sache. C’était un petit avion à deux places, un en avant de l’autre. J’avais aimé ça. C’était mon baptême de l’air. J’avais peur de l’avion mais il a été correct. J’étais chanceuse de l’avoir comme pilote mais je n’ai pas été chanceuse parce que je l’ai perdu vite. Ça m’a fait mal.»

Elle fait sans doute allusion au Piper J-3 qu’il utilisait à l’occasion  et dans lequel j’eus l’occasion de voler au moins une fois, assis sur les genoux de mon diminutif  paternel. Il mesurait cinq pieds et trois sur un gabarit plutôt mince. C’était sans doute pour me faire plaisir, car mon cher papa n’était pas porté sur la chose, très loin de là. Voir oncle Tibé jouer constamment avec une manette au plafond, à sa gauche, m’avait beaucoup intrigué. Ce n’est que plus tard que je sus qu’il s’agissait du compensateur (trim tab).

En 1947, monter dans un avion relevait de l’exploit, exploit qui grimpait d’un cran lorsque le pilote s’appelait Tibé Gagnon. Voler avec Tibé, selon la légende, permettait de se targuer d’une témérité frôlant l’irresponsabilité. Il ajustait cependant son comportement selon le potentiel de ses invités. Par exemple, il pouvait être exemplaire avec la mère d’un copain.

Ghislaine se souvient d’un spectacle que notre héros donna à Sherbrooke et qui contribua sans doute à alimenter la légende.  

Une question me brûle les lèvres. Parlait-il de la guerre?

«Oui, il m’en parlait. Oui, oui. Il était heureux d’être de retour. Il était fier de ses exploits. »

Eugène Gagnon

Maintenant abordons le sujet de l’homme. Colette m’aida à préparer une série de questions plus sensibles sur l’aspect humain de ce personnage plus grand que nature.

«Il devait avoir beaucoup d’amis», que je lui demande?

Elle répond aussitôt par une question qui provoque le rire: «Hommes ou femmes?» Elle enchaîne : «Il était dans la Chambre de commerce. Il était entouré. C’était un gars jovial.»

Était-il un bon danseur?

Il s’ensuit un «oui» très convaincant, avant de poursuivre: «Il était beau et il était flirt. Il y a des hommes flirts comme il y a des femmes flirts. C’était un homme de plaisir. Il avait toujours une conversation intéressante. Il avait toujours quelque chose à raconter.»

Était-il romantique?

Elle répond par un autre «oui» bien senti, précisant : «C’était mon premier cavalier

Avant la guerre, comme en témoigne une coupure de presse, Eugène était un joueur de hockey convoité, d’où la question : a-t-elle déjà patiné avec lui. Sa réponse négative laisse croire qu’après la guerre ses patins seraient restés dans son sac d’équipement.

Au fil de la conversation, je lui parle de J.A. Desfossés. «Le guérisseur?» qu’elle demande. Elle connaissait Desfossés, comme la majorité des gens de sa génération, mais elle ignorait qu’Eugène fut son secrétaire particulier et qu’il le donnait en référence lorsqu’il s’enrôla volontairement dans les Forces de l’air.

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Difficile d’éviter la question de la religion. Les textes qu’il  publia dans sa revue La Canadienne permettent d’affirmer qu’il était croyant, de même que son comportement dans le cockpit du Seabee dans les minutes précédant le crash. Ajoutez à cela le crucifix accroché au-dessus de la porte de mon bureau, qu’il tailla au couteau alors qu’il était étudiant. Lorsque Ghislaine apprend que je possède en plus deux livres de prière lui ayant appartenu, elle me demande de les lui prêter, ce que je fis. L’un d’eux, un minuscule livre destiné aux militaires au combat, l’intéressa plus particulièrement.

         

La dernière rencontre

Cela nous amène inévitablement à leur dernière rencontre.

«Je l’avais vu l’avant-veille. Je savais qu’il partait. Nous devions assister à un concert le soir de son retour. Il est mort le mardi. Je l’avais vu le dimanche. Il a dû venir chez nous. On a dû veiller à la maison.»

Tel que prévu, elle se rend au concert sans son pilote.

«J’étais au Granada (cinéma de Sherbrooke). À 11 heures, on annonce qu’un avion s’est écrasé. On a commencé à en parler. J’étais de retour à la maison quand j’ai su ce qui était arrivé. Je suis allée à l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul (à Sherbrooke) avec papa et maman. Le corps était là. Il portait une camisole d’un blanc immaculé. Il y avait un trou sur le côté. On aurait dit que quelque chose était rentré à cet endroit.»

Après un long silence elle laisse tomber l’inexorable et cruel verdict: «C’est bien pour dire… Survivre à la guerre et venir mourir pas loin de chez lui.»

Hélas! un autre choc l’attendait, douloureux.

«Le lendemain de son décès, j’ai reçu une lettre de lui. Il m’envoyait un coupon pour que j’aille me faire photographier. Il y avait un mot pour me dire de sourire. Je cherche cette lettre et je ne la retrouve plus. C’était chez Boudrias, sur la rue King ouest. Je n’ai pas besoin de te dire que je n’ai jamais fait prendre ma photo.»

Nombreux sont les amis et les membres de la famille à se rendre sur les lieux de l’accident où la carcasse tordue du Seabee était dispersée en bordure de la rivière Watopeka. Était-elle du nombre? «Non, jamais.» J’ai cru comprendre que personne ne l’avait invitée, chose qu’elle n’apprécia pas.

Quant à moi, mon père m’y avait emmené, malgré mes cinq ans. Je suis d’ailleurs photographié parmi les débris.

 

Funérailles

Arrivent les funérailles, une grandiose cérémonie d’une ampleur rarement vue à Bromptonville, village de la banlieue de Sherbrooke. L’église était remplie au-delà de sa capacité pour cet hommage civique et militaire. Le Sherbrooke Daily Record évalue à quelque 2 000 le nombre de personnes présentent pour le service et à 3 000 les spectateurs massés le long du trajet du cortège. Il me semble y avoir eu inflation.

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Le paroxysme de la cérémonie religieuse survient après l’Élévation lorsque le sergent Carrol Hodge, de l’escadrille 67 des Cadets de l’air, fait vibrer le temple dédié à Sainte-Praxède, en sonnant au clairon les honneurs militaires.

«Ça arrache tout», se rappelle Ghislaine en grimaçant.

Malgré mes cinq ans je n’oubliai jamais ce son déchirant qui vous pénètre comme une baïonnette.

Une jeep militaire complètement couverte de gerbes de fleurs précède le cortège. Suivent de nombreux militaires lourdement décorés et la foule. La mise en terre est également chargée d’émotions.

L’abbé Léon Drapeau, aumônier de la Légion canadienne, bénit la fosse et ébranle la foule : «Devant cette tombe de héros qui combattit durant la dernière guerre, sur les fronts d’Europe, d’un pilote qui jusqu’aux derniers instants, fut pour vous un exemple vivant de courage et de ténacité, prions pour que son âme, délivrée de son corps, puisse voler encore plus haut, vers Dieu, son Créateur.»

La cérémonie se termine par une autre performance du sergent Hodge, pendant que des militaires déposent des coquelicots sur le cercueil.

C’en est trop pour la frêle jeune femme dont l’univers vient de s’effondrer.

«Mes parents m’ont envoyée pendant deux semaines chez une de mes tantes à Montréal parce que je pleurais tout le temps.»

Elle n’était cependant pas au bout de son chagrin, car à son retour la famille du héros avait coupé tous les ponts. «J’aurais aimé ça garder le contact, échanger, recevoir des téléphones de la famille, partager des souvenirs. Rien.» Elle aurait apprécié recevoir au moins un exemplaire de son livre, La Canadienne.

Soixante-cinq ans plus tard elle était toujours amère, jusqu’à notre rencontre du 18 janvier, alors que Colette et moi lui avons remis un album de 40 pages de photos et de documents intitulé Mon fiancé.

Jacques et Ghislaine

J’y reviendrai. Il faut lire entre les lignes pour connaître l’origine de cette friction à sens unique. Je crus comprendre que certains membres de la famille craignaient qu’elle intervienne dans la succession.

«L’avocat Rousseau voulait m’aider mais mon père ne voulait rien savoir», explique-t-elle.

L’histoire s’arrêta donc là. Difficile d’en apprendre davantage, car cette génération est éteinte.

 

Disparition d’une bague

Il y a plus. Pour la première fois, j’entends parler de la bague militaire que l’embaumeur avait glissée à un de ses doigts et qui n’était plus là à la fermeture du cercueil. «Elle est disparue. Quelqu’un l’a prise. Je n’ai jamais pu savoir qui. C’était un souvenir.» Elle me demande si je suis au courant et si je peux lui apprendre quelque chose.

Plus tard, je lui montre une photo d’Eugène en compagnie d’une charmante jeune femme. Plusieurs personnes croient qu’il s’agit d’elle-même. Ce n’est pas le cas. «C’est une belle fille», reconnaît-elle cependant. Cette photo fut prise avant la démobilisation du pilote, le 28 décembre 1945, car il porte son uniforme de Flight/Lieutenant. Soudain, elle reconnaît la bague militaire à l’annulaire de la main droite du héros.  

En résumé, Ghislaine ignorait presque tout des événements suivant les funérailles. Ses albums ne contenaient qu’une seule et unique photo d’elle et de son Eugène, prise le 14 décembre 1946, avant un bal.

Grâce aux talents d’archéologue de Pierre Lagacé, elle connaît maintenant les moments les plus croustillants de la carrière du dangereux pilote de Mosquito. Elle sait enfin pourquoi on le gratifia de la prestigieuse Distinguished Flying Cross.

DFC

Quant à moi je nourris ses souvenirs avec de nombreuses photos d’oncle Tibé, dont j’héritai.

À la fin de notre première session de brassage du passé, le 8 janvier dernier, elle était émue mais contente. «Ç’a brassé»,  avoua-t-elle, après s’être retirée un instant dans sa cuisine.

Une deuxième session suivait, le 18 janvier, au cours de laquelle nous lui remîmes l’album. Il contient entre autres des photos prises dans le bois alors que son fiancé, sur un brancard est encore vivant, ensuite mourant et finalement recouvert d’une couverture. C’est à sa demande que nous lui fîmes des copies. Son argument était sans équivoque : «J’ai vu son corps à l’hôpital.» Donc…

Je lui remis également une copie d’un texte que j’avais préparé pour le 50e anniversaire du crash. Pour l’occasion j’avais retracé trois secouristes ayant participé à l’évacuation des blessés. L’un d’eux racontait les derniers moments du valeureux pilote, jusqu’à son dernier souffle.

Même si elle désirait tout savoir, je craignais les réactions de la fiancée.

 

C’est positif

Rassurez-vous. Sa réaction s’avéra des plus positives comme en témoigne la suite.

Le téléphone sonne à 10 h 30,  dimanche, le 20 janvier dernier. J’ai peine à croire ce que j’entends. Ghislaine désire nous remercier, Colette et moi, «de lui avoir enlevé une épine qui la tourmentait depuis 65 ans».

«Il y avait des choses que j’avais toujours en tête et que je n’avais pas encore pu régler. Maintenant, grâce à votre album, je me sens beaucoup mieux.»

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Elle s’apprêtait à partir pour assister à la messe du premier anniversaire du décès de son dernier mari, à 11 h 30. «Je pars avec mon album. Je l’apporte ensuite chez mes sœurs.»   

Après une brève hésitation, elle mentionne avant de clore: «J’ai lu ton histoire sur l’accident, hier soir. Je dois t’avouer que j’ai pleuré.»

Je raconte à Colette, qui ajoute : «Tu aurais pu lui dire que toi aussi la fin t’a fait pleurer lorsque tu as relu ton texte.»

Qui se souvient d’Eugène?

Je me demande si Yvon Goudreau qui a travaillé à l’aéroport de Windsor Mills durant la guerre a déjà fait parler Eugène de ses souvenirs de guerre.

Mario Hains m’a envoyé cette photo.

Il avait ce message.

Voici une photo d’Yvon Goudreau qui a travaillé à l’entretien comme Odilon Bachand à l’aéroport de St-Francois. Les deux avaient des cicatrices causées par les démarages des hélices.
Photo prise sur la piste.
Une autre de plus dans la collection.
 
Mario

Le 21 octobre 1947 Eugène emportera avec lui ses souvenirs de guerre.

L’article comporte de nombreuses erreurs.

Eugène est allé en Europe.

33 missions de nuit!

Le plus souvent à 600 km à l’heure à 100 mètres d’altitude!

Ça mérite une petite mention honorable.

Eugène Gagnon n’a pas beaucoup parlé quand il est revenu en juillet 1945. Son ami Marcel Bergeron me l’a dit.

J’ai abondamment parlé d’Eugène sur ce blogue et aussi sur celui spécialement consacré à son escadrille le 23 Squadron, une escadrille de Mosquitos.

Cliquez ici pour le premier article paru en avril 2010. J’en ai écrit une centaine depuis.

Pas seulement sur lui mais sur ses frères d’armes de la RAF.

Je n’ai pas tellement de mérite.

Disons que je suis un peu passionné.

Juste un peu…